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Chacun sâindigne. Mais pas du mĂȘme crime. Depuis le 7 octobre, le conflit IsraĂ«l-Gaza nâest plus un sujet, mais un sĂ©isme. Une faille qui traverse les familles, les plateaux, les partis, les consciences. Il y a ceux qui commencent lâhistoire le 7 octobre. Ceux qui la commencent il y a soixante-quinze ans. Ceux qui, entre les deux, en font leur miel. Et tous les autres, souvent sincĂšres, qui ne veulent voir que la moitiĂ© de lâhorreur.
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François Singer
Quand chacun choisit son aveuglement
Le 7 octobre 2023, le Hamas attaque IsraĂ«l. Les images sont insoutenables. Civils massacrĂ©s, enfants assassinĂ©s, femmes violĂ©es. Câest un pogrom, dit-on. Et câen est un. Un crime de guerre, une attaque terroriste Ă grande Ă©chelle. Mais trĂšs vite, le rĂ©cit se dĂ©double. Ă Gaza, les reprĂ©sailles sâabattent avec une violence inouĂŻe : bombes, hĂŽpitaux dĂ©truits, immeubles effondrĂ©s, pĂ©nurie dâeau, famine. Les morts se comptent par milliers. Le bilan est contestĂ© ? Il est surtout dĂ©niĂ©. Les journalistes sont interdits ou aux ordres. Les uns brandissent les images des kibbutz dĂ©vastĂ©s. Les autres celles des enfants ensevelis sous les gravats. Car chacun regarde ce quâil veut voir.
Lâindignation sĂ©lective
La gauche militante crie au gĂ©nocide, parfois au risque de nier les crimes du Hamas. La droite conservatrice dĂ©fend IsraĂ«l âpar principeâ, comme rempart occidental, quitte Ă ne jamais Ă©voquer la dĂ©tresse palestinienne. Les deux camps ont leur vocabulaire. Les âcoloniesâ, les âotagesâ, les âmartyrsâ, les âterroristesâ. Et la mĂȘme tentation de trier les victimes. Une femme tuĂ©e nâa pas le mĂȘme statut selon quâelle meurt Ă SdĂ©rot ou Ă Rafah. Un enfant, pas le mĂȘme visage selon quâil est juif ou arabe.
Dans les mĂ©dias, les mots sont pesĂ©s Ă la virgule. Certains osent ârĂ©ponse disproportionnĂ©eâ, dâautres restent figĂ©s dans âlĂ©gitime dĂ©fenseâ. Il y a ceux qui floutent les corps, et ceux qui floutent les causes. Il y a surtout ceux qui nâĂ©coutent plus rien. Ou ceux qui savent⊠dans une pensĂ©e rĂ©flexe, conditionnĂ©e, presque infantile. Lâintelligence, pourtant, est rarement hĂ©miplĂ©gique.
Le piĂšge du camp
Peut-on encore dire les deux vĂ©ritĂ©s en mĂȘme temps ?
Que le Hamas est une organisation terroriste et que les civils de Gaza sont massacrés ?
Que les otages IsraĂ©liens doivent ĂȘtre libĂ©rĂ©s et que lâenfermement de tout un peuple depuis si longtemps est un boomerang criminel ?
Rares sont ceux qui tiennent cette ligne. Car la nuance, aujourdâhui, est suspecte. Elle est vue comme un compromis lĂąche, une trahison potentielle.
On sâadosse Ă son camp comme Ă une barricade. On prĂ©fĂšre avoir tort avec les siens que raison seul. On craint de âdonner des argumentsâ Ă lâadversaire, comme si les faits eux-mĂȘmes nâĂ©taient dĂ©jĂ assez laids.
Lâimpossible dĂ©bat
Dans les universitĂ©s, les salles de rĂ©daction, les rĂ©seaux sociaux, le conflit ne se discute pas : il sâimpose. Un mot mal choisi, et vous voilĂ taxĂ© dâantisĂ©mitisme ou de complicitĂ© terroriste. Un soutien mal dosĂ©, et lâon vous accuse de racisme, de colonialisme, dâapologie du crime. Certains artistes se taisent, dâautres sâexpriment, mais tous savent que le feu couve sous chaque phrase.
Le dĂ©bat, le vrai, celui qui affronte les contradictions sans les fuir, est devenu impossible. Pas par censure - encore que - mais par peur. Peur de choquer. Peur dâĂȘtre rĂ©duit Ă un mot. Peur dâĂȘtre broyĂ© par la meute.
Alors, on ne débat plus. On communique.
Ă la place des idĂ©es, des postures. Ă la place des dialogues, des slogans. On pourrait en rire, sâil nây avait pas lâindĂ©cence.
Les uns se filment en selfie, posant fiÚrement dans des road boats grotesques censés braver le blocus, pour quelques likes de plus dans leur CV militant.
Les autres, comme le ministre Jean-NoĂ«l Barrot, orchestrent un tweet solennel sur le largage français dâaide humanitaire, 20 tonnes de vivres et mĂ©dicaments selon le communiquĂ©, lâĂ©quivalent dâĂ peine deux camions. Utile et dĂ©risoire.
Mais lâimportant nâest pas ce qui est fait. Lâimportant, câest ce qui est vu.
On gesticule. On signe des tribunes. On se filme en avion, en gilet, en drapeau. On se donne de lâimportance.
La Palestine, vraiment ?
MĂȘme la reconnaissance de la Palestine par plusieurs pays europĂ©ens, dans ce contexte, Ă ce moment prĂ©cis, nâĂ©chappe pas au soupçon. Car en vĂ©ritĂ©, lâĂtat de Palestine nâa jamais existĂ©.
Ni comme royaume, ni comme rĂ©publique souveraine, ni mĂȘme comme Ătat reconnu par la communautĂ© internationale avec frontiĂšres, armĂ©e, monnaie et institutions stables.
Il y eut un mandat britannique, des promesses, des cartes et des discours... mais jamais de réalité politique pleine et entiÚre.
DâoĂč ce soupçon lancinant : et si cette reconnaissance symbolique nâĂ©tait, lĂ encore, quâun geste creux destinĂ© Ă flatter les postures, sans rien changer au fond ? Elle a le parfum dâune opĂ©ration symbolique, dâune dĂ©claration sans consĂ©quences, dâun geste aussi tardif quâinoffensif !
Le dĂ©bat meurt. ĂtouffĂ© sous les communiquĂ©s, les hashtags, les petites mises en scĂšne de vertu.
Ce quâil reste
Ce quâil reste, ce sont les morts. RĂ©els, eux. Palestiniens, IsraĂ©liens, civils, soldats, enfants, vieillards.
Ce quâil reste, câest une haine qui traverse les frontiĂšres, qui couve dans les Ă©coles, les citĂ©s, les dĂźners, les urnes.
Et quand les voix sâĂ©lĂšvent sans trop savoir que dire, elles agitent, comme un talisman usĂ©, la solution des deux Ătats.
ReconnaĂźtre la Palestine. RĂ©unir les deux peuples, chacun chez soi, chacun libre. Un rĂȘve raisonnable, en thĂ©orie. Une utopie tragique, en pratique.
Car cette solution a Ă©tĂ© tuĂ©e. LittĂ©ralement. Avec Yitzhak Rabin, abattu en 1995 par un extrĂ©miste juif, parce quâil voulait justement cela : la paix.
AprĂšs lui, lâHistoire a rebroussĂ© chemin. Le Hamas a gagnĂ© les Ă©lections Ă Gaza, IsraĂ«l a continuĂ© les colonies en Cisjordanie, Benjamin Netanyahou a consolidĂ© son pouvoir en jouant le choc des blocs.
Ces colonies, disséminées comme des avant-postes de défi, sont devenues des métastases politiques.
Elles rendent toute séparation illusoire. Elles étouffent la géographie et nourrissent la haine.
Il serait malhonnĂȘte de nier que Netanyahou porte une part de responsabilitĂ© dans lâimpasse actuelle.
Au réel de la Vérité
Mais la vérité va plus loin.
IsraĂ«l, câest Ă peine moins de dix millions dâhabitants.
Un territoire de 22 000 kmÂČ, Ă peine la taille de la Sardaigne. Six cents fois plus petit que les 13,5 millions de kmÂČ pour lâensemble des pays arabes environnants !
Autour, dix-huit pays arabes - des centaines de millions de personnes - dont certains extrĂȘmement riches, comme le Qatar, lâArabie saoudite, les Ămirats...
Un peu moins dâargent pour le PSG, un peu plus pour la paix ?
Le drame palestinien pourrait trouver issue si ces puissances le voulaient vraiment. Si des hommes de bonne volontĂ©, attachĂ©s au rĂ©el, Ă la sĂ©curitĂ© et Ă la vie, dĂ©cidaient dâimposer une sortie. Ce serait difficile. Mais ce serait possible.
Alors pourquoi rien ne bouge ?
Parce que ce statu quo arrange beaucoup de monde.
Il nourrit les discours, les budgets militaires, les réélections faciles, les chaĂźnes dâinfo, les idĂ©ologues en mal de causes, les islamistes en quĂȘte de martyres, les stratĂšges en quĂȘte de diversion.
Câest un conflit figĂ©, mais rentable.
Quel chemin pour demain ?
Je souris, ou du moins jâessaie, quand jâentends tant de certitudes assĂ©nĂ©es dâun ton docte sur ce conflit.
Quand je vois cette jeunesse, si sĂ»re dâelle, embrasser une cause quâelle croit limpide.
Mais que sait-elle, vraiment, de ce territoire ?
A-t-elle foulé le désert de Judée ?
A-t-elle mangĂ© un falafel Ă HaĂŻfa, le jour dâaprĂšs, dans le silence dâun trottoir endeuillĂ© ?
A-t-elle arpentĂ© les ruelles brĂ»lantes de JĂ©rusalem, partagĂ© un couscous improbable avec une famille palestinienne dâHĂ©bron, entendu la peur, l'amitiĂ© aussi ?
Moi, je lâai fait. Ă plusieurs reprises.
Des semaines entiÚres à marcher, à écouter, à douter.
Et aujourdâhui, la seule chose dont je sois sĂ»râŠ
Câest que je ne sais toujours rien.
Je repense Ă 1987 puis Ă 1989.
Jâavais vingt ans, jeune journaliste, et je couvrais la premiĂšre Intifada.
"Jâai vu un bulldozer se frayer un chemin vers une colonie, en Ă©crasant sans hĂ©siter le jardin dâune famille palestinienne.
Jâai vu les enfants avec leurs pierres, debout sur leur terre, comme pour retenir lâinĂ©vitable.
Et jâai vu lâarmĂ©e, lĂ -haut, immobile, jumelles en main. Non pas absente, mais complice par passivitĂ©. Elle regardait. Elle savait. Elle laissait faire.
Jâai vu le dĂ©sert reverdir, irriguĂ©, rationalisĂ©, exportĂ© dans sa logique occidentale, productiviste, tournĂ©e vers les rendements et le marchĂ©.
Quel courage, quel labeur, quelle leçon dâespĂ©rance et de dĂ©termination.
Et juste Ă cĂŽtĂ©, les tentes des BĂ©douins, vivant dâautarcie, de troupeaux, dâombre, dans une forme de prĂ©sence si dĂ©ffĂ©rente, orientale, fragile.
Deux mondes, cÎte à cÎte, mais pas à égalité.
Et peut-ĂȘtre, au fond, deux imaginaires irrĂ©conciliables.
Pour beaucoup de juifs, la Terre promise est une femme. Une terre quâon conquiert, quâon chĂ©rit, quâon Ă©pouse.
Pour les Palestiniens, la patrie est une mĂšre nourriciĂšre. Une terre quâon habite, quâon partage, quâon ne vend pas.
On peut partager sa mĂšre.
Mais jamais son épouse."
Le reportage sâappelait : « Quel chemin pour IsraĂ«l ? »
Rien nâa changĂ©.
Ou plutÎt si : tout a empiré.
Câest toujours lâimpasse.
Aujourdâhui, je ne crois plus Ă une solution Ă deux Ătats.
Je ne crois plus à rien, en vérité.
Rien, sinon que les discours sonnent creux dĂšs quâon regarde vraiment.
Et que les slogans nâont jamais empĂȘchĂ© une mĂšre dâenterrer son fils.
Je ne crois plus quâon puisse forcer la paix lĂ oĂč la haine a pris racine.
Alors jâose une idĂ©e, immorale, que je dĂ©teste moi-mĂȘme :
faut-il imaginer, ailleurs, un vrai territoire pour les Palestiniens ?
Parce que celui quâon leur promet nâexiste plus que sur des cartes fantĂŽmes.
Serait-ce moins juste⊠mais ( enfin ) plus vivable ?
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Le mirage de Gaza-sur-Mer
Une fiction politique qui nâa rien de moral. Mais qui marche.
On sâest beaucoup moquĂ© de Donald Trump lorsquâil a glissĂ©, entre deux sourires figĂ©s, lâidĂ©e de transformer Gaza en âCĂŽte dâAzur du Proche-Orientâ. Comme si, aprĂšs les ruines, il suffisait dâun club de plage et de quelques palmiers pour rĂ©gler un siĂšcle de guerre...
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