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Les revenants

Irène Adler

Un article de

Éliminée dès le premier tour de Wimbledon à 45 ans, Venus Williams a sans doute disputé l'un des derniers matchs d'une carrière exceptionnelle. Son retour rappelle une réalité que le sport connaît mieux que tout autre domaine : revenir est infiniment plus difficile que partir. Pourtant, certains y parviennent. Dans le sport, en politique, dans l'entreprise ou dans l'histoire, les retours dessinent une étrange géographie de la mémoire, de l'expérience… et du temps.

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Les hommes aiment raconter les retours comme des résurrections. Les faits sont beaucoup moins romanesques. Celui qui revient imagine souvent retrouver un monde qu'il a laissé derrière lui ; il découvre surtout un monde qui a continué sans lui. Les adversaires ont appris, les techniques ont évolué, les habitudes ont changé, les équilibres se sont déplacés. Héraclite l'avait formulé il y a vingt-cinq siècles : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Ce n'est pas seulement le fleuve qui a changé. Celui qui y entre n'est plus tout à fait le même non plus.

Le sport en fournit les démonstrations les plus cruelles. En 1991, Björn Borg tente de revenir sur le circuit après près de huit années d'absence. Le Suédois aux cinq titres consécutifs à Wimbledon retrouve bien les courts, mais plus le tennis qu'il avait quitté. Les raquettes en graphite ont remplacé le bois, la préparation physique est devenue une science, la puissance des frappes a changé d'époque. Borg enchaîne les défaites et reconnaîtra lui-même avoir sous-estimé l'ampleur de cette transformation. Plus récemment, Michael Jordan sous le maillot des Washington Wizards ou Michael Schumacher chez Mercedes ont offert des retours honorables, parfois émouvants, mais incapables de rivaliser avec leurs propres légendes. Dans le sport, l'adversaire le plus redoutable finit souvent par être le souvenir de ce que l'on fut.



Les crises fabriquent leurs revenants

La politique répond à une logique presque inverse. Ce que le corps perd, l'expérience peut parfois le compenser. Encore faut-il qu'une crise ouvre la porte. Charles de Gaulle en demeure l'exemple français le plus spectaculaire. Après son départ en 1946, beaucoup le considèrent comme un homme du passé. Douze années plus tard, la guerre d'Algérie et l'impuissance de la IVᵉ République bouleversent la donne. Le 4 juin 1958, à Alger, il lance son célèbre « Je vous ai compris ». Quelques mois plus tard, la Ve République est née. Près de soixante-dix ans après son adoption, cette Constitution demeure le cadre de la vie politique française malgré les alternances, les cohabitations et les crises successives. Peu de retours auront laissé une empreinte aussi durable.

L'histoire récente offre d'autres trajectoires. Luiz Inácio Lula da Silva retrouve la présidence du Brésil après avoir connu la prison et l'inéligibilité. Donald Trump, donné politiquement terminé après sa défaite de 2020 et plusieurs procédures judiciaires, parvient lui aussi à retrouver la Maison-Blanche. À l'inverse, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou Matteo Renzi n'ont jamais reconquis le rôle central qu'ils avaient occupé. En politique, le retour dépend rarement du seul talent de celui qui revient ; il dépend surtout de l'incapacité de ceux qui étaient censés l'avoir remplacé.



Revenir ne suffit pas, il faut réinventer

Le monde de l'entreprise illustre une autre règle encore. Les retours qui réussissent sont presque toujours ceux qui refusent la nostalgie. Steve Jobs retrouve Apple en 1997, douze ans après avoir été évincé de l'entreprise qu'il avait fondée. Entre-temps, il a créé NeXT, participé au développement de Pixar et changé sa manière de penser l'innovation. Il ne cherche pas à reconstruire l'Apple des années Macintosh ; il invente celle de l'iMac, de l'iPod, de l'iPhone puis de l'iPad. « Innovation distinguishes between a leader and a follower » ( l'innovation distingue le leader du suiveur ) dira-t-il plus tard. Son retour ne consiste pas à restaurer le passé mais à préparer l'avenir. C'est probablement la différence essentielle entre les revenants qui marquent leur époque et ceux qui ne retrouvent qu'un souvenir.



Être… ou avoir été

Le philosophe Raymond Aron rappelait que l'histoire ne repasse jamais les plats. Les destins humains semblent obéir à la même règle. Nous admirons volontiers les grands retours parce qu'ils donnent l'illusion que le temps peut être vaincu. En réalité, ils démontrent exactement l'inverse. Les véritables revenants ne triomphent presque jamais en redevenant ceux qu'ils étaient. Ils réussissent parce qu'ils acceptent de ne plus l'être.

C'est peut-être la leçon commune de Björn Borg, de Charles de Gaulle, de Steve Jobs ou de Lula. Les premiers cherchent parfois à retrouver une place ; les seconds comprennent que cette place n'existe déjà plus. Winston Churchill résumait cette obstination d'une formule devenue célèbre : « Le succès n'est pas définitif, l'échec n'est pas fatal : c'est le courage de continuer qui compte. » Continuer, oui. Revenir exactement en arrière, jamais. Les plus grands retours ne sont pas des restaurations. Ils sont des métamorphoses.

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Pourquoi les revenants nous fascinent-ils tant ?

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