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C’était il y a exactement 541 ans. Le 5 décembre 1484, un texte signé par Innocent VIII visait à régler un simple conflit de juridiction. Un détail administratif, presque banal, voulu pour apaiser. Mais l’histoire montre que les intentions les plus calmes nourrissent parfois les dérives les plus durables. À bien regarder ce qui se joue aujourd’hui autour de la régulation de l’information, le parallèle devient moins incongru qu’il n’y paraît.
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Quentin Règles
Quand un document administratif devient un tournant
En 1484, le pape autorise deux dominicains à enquêter sur des accusations de pratiques occultes en Germanie. Rien qui ne ressemble à une croisade. Ce document, rédigé dans une langue sèche et prudente, avait pour seul but d’arbitrer une querelle entre évêques et enquêteurs. Mais dans une Europe traversée par la peur, les famines, les épidémies et la tentation permanente de chercher un responsable, ce texte devient rapidement plus qu’un texte. Il se transforme en caution morale. Deux ans plus tard, il orne la première page du Malleus Maleficarum, instrument de procédure, machine d’interrogatoire, accélérateur de soupçon. Le pouvoir n’avait ouvert qu’un passage administratif. L’Inquisition y a vu une brèche... et s’y est jetée.
La tentation du contrôle, passion française
La mécanique, en réalité, n’a jamais cessé. Jean-Louis Borloo l’a formulé plus près de nous : « La France est devenue un pays de contrôleurs. » Il évoquait les normes, les strates réglementaires, les autorités indépendantes qui prolifèrent, ce réflexe de vérifier, certifier, valider, auditer. Un réflexe que l’on retrouve dans la construction européenne, avec ses mécanismes de conformité, ses centaines d’obligations cumulatives, ses régulations qui finissent par s’empiler comme des murs administratifs. Ce n’est pas la règle qui pose problème, mais la tentation qui la suit : imaginer qu’un pays se tient par le contrôle plutôt que par l’adhésion. Oublier jusqu’à l’étymologie de la politique - la polis, la cité - comme si l’on pouvait gouverner contre les peuples sans qu’ils finissent par le comprendre.
Quand les systèmes se protègent jusqu’à s’étouffer
L’histoire est pleine de ces moments où, pour se protéger, un système se fige. La RDA de la Stasi prétendait défendre la République contre ses ennemis, quitte à transformer chaque citoyen en suspect potentiel. Le communisme finissant ne croyait plus à ses idées : il ne croyait qu’à son contrôle. Et c’est précisément ce qui l’a fait chuter. Les sociétés s’usent quand elles surveillent plus qu’elles ne convainquent.
La vérité certifiée : une promesse dangereuse
Cette pente n’est pas derrière nous. À l’heure où Emmanuel Macron et plusieurs dirigeants européens évoquent la nécessité de “certifier” l’information fiable, de réguler les contenus, de poser des garde-fous face à l’IA générative, on retrouve ce vieux paradoxe : vouloir protéger la démocratie jusqu’à l’étouffer. Les intentions, là encore, sont bonnes : éviter les manipulations, répondre au chaos informationnel, garantir un minimum de vérité partagée. Mais la question reste aussi brûlante qu’en 1484 : qui décide de ce qui doit être cru ? Et comment éviter que la lutte contre les infox devienne une lutte contre ceux qui ne pensent pas comme il faudrait ?
Lorsque France Télévisions finance avec de l’argent public des cellules de “vérification” chargées de démêler le vrai du faux, en ciblant des concurrents privés , nous retrouvons les vieilles méthodes européennes : l’autorité comme arbitre des croyances. Le vocabulaire a changé, les outils sont nouveaux, mais la logique demeure. L’enfer, décidément, est pavé de bonnes intentions.
Ce que l’histoire murmure à l’Europe
Le danger n’est pas la régulation. Le danger, c’est la dérive : le glissement silencieux qui fait passer une société de la recherche de vérité à l’énoncé du vrai. Ou à quelque chose de plus redoutable encore : la doxa officielle, ce consensus fabriqué qui se prétend naturel et finit par étouffer tout ce qui n’entre pas dans son cadre.
En voulant protéger l’Europe par des dispositifs de certification et de conformité informationnelle, ses dirigeants pourraient bien répéter la mécanique de 1484 : transformer une inquiétude légitime en doctrine de contrôle. Et risquer, sans le vouloir, d’user jusqu’à l’os l’adhésion populaire qui fait tenir l’ensemble.
La liberté ne disparaît jamais d’un bloc : elle s’efface par petites touches, toujours justifiées, toujours sincères, toujours vertueuses. En 1484, un texte administratif a suffi. Aujourd’hui, ce serait peut-être un label numérique, un organisme de vérification ou une intelligence artificielle chargée de dire le vrai. L’histoire ne condamne pas : elle avertit. Et son avertissement, ce 5 décembre, demeure d’une éclatante actualité.
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