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Entre 16 jours d’attente pour obtenir un rendez-vous chez un cardiologue à Paris et 164 jours dans le Gers, la France sanitaire ressemble désormais à une loterie territoriale. Pendant près d’un demi-siècle, l’État a méthodiquement réduit sa capacité médicale au nom de la maîtrise budgétaire. La crise actuelle n’est donc pas un accident. Elle est le produit d’une stratégie.
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François Singer
Une géographie médicale devenue absurde
Il faut parfois un chiffre pour comprendre qu’un pays a changé de nature : 164 jours d’attente pour consulter un cardiologue dans le Gers, contre 16 à Paris. Dix fois plus. Non pas entre deux pays différents, mais entre deux départements de la même République. L’étude publiée en mai 2026 par la Fondation Jean-Jaurès et Doctolib, fondée sur l’analyse de 234 millions de rendez-vous médicaux réalisés en 2025, révèle une fracture sanitaire désormais gigantesque. Dans plus de 90 % des départements français, l’attente pour accéder à certaines spécialités dépasse un mois. Dans un tiers d’entre eux, elle franchit désormais les deux mois. La cardiologie, spécialité vitale dans un pays vieillissant, apparaît parmi les plus sinistrées.
Cette situation n’émeut presque plus personne. Les Français semblent s’être habitués à l’idée qu’obtenir un spécialiste relève désormais de la patience, de la géographie ou des relations. Comme si la médecine était devenue un privilège logistique. Comme si l’égalité territoriale n’était plus qu’un souvenir administratif... avant la grande convergeance européenne...
La pénurie n’est pas une fatalité : elle a été décidée
Le discours dominant parle de “déserts médicaux”, comme s’il s’agissait d’un phénomène climatique spontané. Or ces déserts ont été fabriqués. La France a volontairement limité le nombre de médecins formés pendant plus de quarante ans. Créé en 1971, le numerus clausus devait empêcher une supposée “inflation médicale” et contenir les dépenses de Sécurité sociale. Dans les années 1970, plus de 8 000 étudiants étaient admis chaque année en deuxième année de médecine. Dans les années 1990, ce chiffre tombe autour de 3 500. L’État organise alors méthodiquement une raréfaction de l’offre médicale au moment même où la population vieillit et où les besoins explosent.
La France manque aujourd’hui de médecins précisément parce qu’elle a passé des décennies à empêcher qu’ils existent. Et comme former un cardiologue demande plus de dix ans, les décisions prises sous Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand produisent encore leurs effets en 2026.
Dans un rapport sénatorial déjà alarmant en 2013, les auteurs écrivaient : « Le numerus clausus a été utilisé comme un instrument de régulation comptable des dépenses de santé, sans anticipation suffisante des besoins futurs. » Peu de phrases résument aussi clairement un demi-siècle de politique sanitaire française.
Les ministres passent, la crise reste
L'erreur est ancenne mais... depuis 2017, la France a vu se succéder une impressionnante série de ministres de la Santé : Agnès Buzyn, Olivier Véran, François Braun, Aurélien Rousseau, Catherine Vautrin et d’autres encore selon les périmètres gouvernementaux retenus. En moins de dix ans, le pays aura connu près d’une dizaine de responsables politiques différents pour piloter un système nécessitant pourtant des stratégies à vingt ou trente ans.
Cette instabilité permanente interdit toute cohérence structurelle. Chaque ministre arrive avec son plan d’urgence, ses annonces, sa communication de crise, avant de repartir quelques mois plus tard. La santé française est devenue un ministère du court terme. L’hôpital, lui, continue de s’épuiser silencieusement.
Même les grandes figures sanctifiées de la politique sanitaire française mériteraient aujourd’hui un regard plus critique. Simone Veil demeure, à juste titre, une immense conscience morale nationale. Mais c’est également sous son ministère que le numerus clausus s’installe durablement comme outil de régulation budgétaire. Bernard Kouchner, incarnation médiatique du médecin humanitaire, symbolise quant à lui une époque où la communication compassionnelle a parfois masqué l’absence de réforme profonde. Derrière les figures historiques admirées, le système continuait lentement de se contracter.
La santé transformée en flux
Pendant des décennies, la médecine française reposait sur une logique de présence territoriale. Un hôpital n’était pas seulement un centre de coût : il incarnait une continuité républicaine. Puis la logique comptable s’est imposée. Rentabilité des lits, mutualisation, optimisation des flux, tarification à l’activité : le vocabulaire industriel a progressivement remplacé celui du soin.
Des maternités ont fermé. Des services d’urgence ont fusionné. Des lits ont disparu par dizaines de milliers. Dans certains territoires, le médecin n’est plus une figure humaine accessible mais une ressource rare qu’il faut parvenir à capter. La bureaucratie sanitaire s’est développée à mesure que les praticiens manquaient.
Dans son ouvrage La casse du siècle, le professeur André Grimaldi résumait ce glissement d’une phrase devenue célèbre : « L’hôpital est géré comme une entreprise low cost alors qu’il devrait être pensé comme un bien commun. »
Une République devenue inégale face à la maladie
Le plus troublant est la dimension territoriale du phénomène. La fracture ne recoupe plus simplement les catégories sociales classiques. Certaines métropoles concentrent désormais médecins, spécialistes, équipements lourds et cliniques privées performantes. À l’inverse, des départements entiers vieillissent sans renouvellement médical suffisant. Le Gers, la Creuse, la Nièvre ou certaines zones de Bourgogne deviennent les symboles d’une France médicalement périphérique.
Selon un baromètre Ipsos pour la Fédération hospitalière de France, près de trois Français sur quatre déclarent avoir déjà renoncé à des soins ces dernières années. Un Français sur deux affirme s’être rendu aux urgences faute d’avoir trouvé un autre accès médical. Ces chiffres décrivent moins une crise ponctuelle qu’une transformation profonde du pacte républicain.
Car lorsqu’un infarctus dépend désormais du territoire où l’on vit, ce n’est plus seulement un problème médical. C’est une rupture politique.
Une République qui ne soigne plus également finit toujours par fracturer autre chose que son système de santé : sa propre idée de la nation. Car à mesure que l’État a délégué des pans entiers de sa souveraineté aux logiques comptables, concurrentielles et budgétaires issues de Maastricht et de l’intégration européenne, la santé a progressivement cessé d’être pensée comme une présence territoriale pour devenir un simple secteur à optimiser.
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