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Il suffit d’un événement - hier à Caracas, aujourd’hui ailleurs - pour que la mécanique se remette en marche. Les mots surgissent avant les faits. Les indignations précèdent l’analyse. Les camps se reconstituent. Et, très vite, le débat public se réduit à une alternative grossière : soutenir ou condamner, applaudir ou dénoncer, sans jamais comprendre.
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Nicolas Guerté
Ce qui nous saute à la figure, ce n’est pas tant la violence du monde que l’instabilité morale de ceux qui le commentent. Les mêmes voix dénoncent une ingérence ici, la justifient là. Ce qu’elles condamnaient hier devient soudain nécessaire aujourd’hui. Non par évolution raisonnée, mais par glissement de camp. C’est précisément ce brouillard qu’il faut dissiper.
Une boîte à outils ancienne, des récits toujours neufs
Les grandes puissances ne fonctionnent pas à l’improvisation morale. Les États-Unis, et dans une moindre mesure la France, disposent d’une boîte à outils géopolitique éprouvée, utilisée depuis des décennies. Elle ne relève ni du complot ni du secret : elle est documentée, assumée, parfois même revendiquée. Ce qui change, ce n’est pas la méthode, mais le récit qui l’accompagne.
Premier levier : l’influence idéologique et médiatique, ce que l’on nomme le soft power. ONG financées à l’étranger, programmes de formation, médias internationaux, réseaux sociaux, universités : tout ce qui façonne des normes, des attentes, une vision du monde. En Iran en 1953, en Géorgie en 2003, en Europe de l’Est dans les années 2000, ce levier prépare le terrain. Rien d’illégal. Rien de neutre non plus.
Deuxième levier : le soutien politique et diplomatique. Reconnaître un gouvernement plutôt qu’un autre, recevoir officiellement une opposition, imposer des sanctions, geler des avoirs. À Caracas comme ailleurs, ce soutien est présenté comme une défense du droit. Il est aussi un acte politique, lourd de conséquences. Le droit international n’est pas "aboli" ; il est "opportunément" mobilisé.
La zone grise, cœur des malentendus contemporains
C’est le troisième levier qui concentre aujourd’hui l’essentiel des confusions : le soutien opérationnel indirect. Formation, renseignement, conseils militaires, coopération sécuritaire, livraisons ciblées. On n’intervient pas officiellement, mais on rend possible. On ne combat pas, mais on oriente.
L’Ukraine s’inscrit clairement dans cette zone grise. Avant 2022, aucun soldat occidental ne combat sur son sol. Mais les formations militaires, les coopérations, les échanges de renseignement existent. Après 2014, ce soutien s’intensifie, sans jamais franchir - officiellement - le seuil de l’intervention directe. Pour les uns, il s’agit d’une aide légitime à un État susceptible d’être agressé. Pour les autres, d’une ingérence déguisée. Les deux lectures coexistent, parce que la réalité elle-même est structurellement ambiguë, des deux côtés.
C’est précisément dans cette zone que naissent les discours les plus contradictoires : dénoncer l’ingérence russe tout en minimisant celle des alliés occidentaux, ou inversement. Non par mensonge pur, mais par sélection du réel.
Quand la guerre devient l’ultime levier
Reste le quatrième levier : l’intervention militaire directe. Rare, spectaculaire, presque toujours présentée comme nécessaire. L’Irak en 2003, la Libye en 2011, l’Afghanistan pendant vingt ans. Chaque fois, le même schéma : renverser un régime, promettre la démocratie, découvrir le chaos. Chaque fois, les mêmes experts expliquent que l’erreur fut dans l’exécution, jamais dans le principe.
L’histoire, elle, est implacable : déboulonner un pouvoir est facile. Construire un État ne l’est jamais.
Médias, experts : le champ de bataille invisible
À cette mécanique s’ajoute désormais un autre théâtre : l’espace informationnel. Chaînes internationales, experts omniprésents, réseaux sociaux, plateformes numériques. La guerre ne se raconte plus après coup : elle se commente en temps réel.
Quant aux « experts », ils occupent désormais une place centrale. Certains analysent ; beaucoup commentent mal, bavardent trop et militent souvent. Le problème n’est pas qu’ils aient une opinion, mais qu’ils la présentent comme une évidence technique. La géopolitique devient alors un discours d’autorité, fermé au doute, régulièrement contredit par les faits du lendemain.
Liberté de censure !
La censure de médias comme Russia Today (Russie) en Europe est justifiée au nom de la lutte contre la propagande. Elle pose pourtant une question simple et légitime : qui décide de ce qui relève de l’information, de l’influence ou de la manipulation ? Là encore, le principe peut être défendable ; son usage, lui, n’est jamais neutre. Supprimer un média n’efface pas son récit : cela renforce souvent sa posture victimaire et fragilise, plus largement, la confiance dans l’espace informationnel.
Il est d’ailleurs révélateur qu’aucune réflexion comparable n’ait été engagée concernant des chaînes comme Al Jazeera (Quatar) ou i24NEWS (Israël), pourtant elles aussi porteuses de lignes éditoriales situées, liées à des intérêts étatiques ou idéologiques identifiables. Non parce qu’elles seraient intrinsèquement plus neutres, mais parce que leur remise en cause provoquerait un coût politique, diplomatique et symbolique jugé trop élevé.
La synthèse honnête
Oui, certaines révoltes sont populaires et endogènes.
Oui, certaines ingérences sont massives et assumées.
Oui, entre les deux, existe une vaste zone grise faite de soutiens indirects, d’intérêts croisés, de récits concurrents.
Refuser de voir cette complexité conduit à une incohérence permanente : dénoncer les mêmes méthodes chez l’adversaire, les excuser chez l’allié. Ce double standard n’est pas moral ; il est stratégique, et souvent inconscient.
Le réalisme comme boussole, ou l’art de gouverner sans se mentir
Le réalisme en politique internationale est souvent caricaturé. On le confond avec le cynisme, l’indifférence morale ou la compromission. En réalité, il s’agit d’autre chose : la reconnaissance lucide des rapports de force, des contraintes matérielles et des conséquences prévisibles des choix politiques. Gouverner, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal. C’est choisir entre des options imparfaites, parfois tragiques, mais hiérarchisées.
C’est précisément ce que Charles de Gaulle incarne dans le dossier algérien, souvent réduit à un récit simpliste : celui d’un homme qui aurait « sauvé l’Algérie française » avant de la « trahir ». Ce récit est faux parce qu’il est rétrospectif. De Gaulle arrive au pouvoir en 1958 sur un malentendu stratégique. Lui comprend très vite autre chose.
Il comprend que l’Algérie est devenue ingouvernable à long terme. Non par manque de volonté, mais parce que le coût humain, militaire, économique et politique de son maintien excède ce que la France peut absorber sans se détruire elle-même. Il comprend aussi que l’armée, livrée à sa propre logique, menace l’équilibre institutionnel de la métropole. À partir de là, son choix n’est pas idéologique. Il est opérationnel.
Ce que De Gaulle fait alors n’a rien d’une manipulation étrangère. C’est une manœuvre d’État, lente, méthodique, souvent brutale, visant à éviter l’implosion nationale. Il neutralise progressivement les factions militaires les plus radicales, divise les camps politiques irréconciliables, prépare psychologiquement l’opinion à une issue qu’elle refuse d’entendre, négocie avec le FLN tout en sachant qu’aucune sortie ne sera propre, et finit par assumer la rupture. Non par trahison, mais par lucidité.
Ce réalisme n’est cependant pas toujours souverain. Il peut aussi être contraint, dicté par un contexte international, des alliances, et des fragilités accumulées. La première guerre du Golfe en offre une illustration plus ambiguë.
En 1991, François Mitterrand engage la France dans la guerre du Golfe moins par adhésion idéologique que par réalisme contraint. Fragilisée par des précédents diplomatiques, en particulier l'affaire du Rainbow Warrior, engagée dans la construction européenne et inscrite dans ce cadre atlantiste assumé, la France ne dispose alors que d’une marge de refus limitée. Ce choix, encadré juridiquement et borné militairement, relève d’un équilibre précaire entre souveraineté, alliances et crédibilité internationale.
Douze ans plus tard, la logique est inverse. Lorsque Jacques Chirac refuse la guerre d’Irak en 2003, il ne s’agit ni d’un pacifisme de principe ni d’un geste d’opposition symbolique. Il s’agit du même réalisme appliqué à une situation radicalement différente. Les garde-fous ont disparu : mandat onusien contesté, objectif flou, changement de régime implicite, absence totale de projet crédible pour l’après... si ce n'est une croisade.
Chirac pressent - et l’histoire confirmera - qu’un État démantelé sans reconstruction politique devient un foyer de chaos, que les équilibres régionaux se disloquent, que les enjeux énergétiques, sécuritaires et confessionnels s’embrasent durablement. Son refus n’est pas moral, il est structurel. Il ne dit pas « non » à la guerre ; il dit non à une illusion stratégique.
Tous les présidents français n’ont pas abordé la géopolitique avec la même lucidité opérationnelle. Là où François Hollande et Emmanuel Macron ont souvent oscillé entre morale proclamée et réalisme tardif, Nicolas Sarkozy, lors de la crise géorgienne de 2008, a privilégié une lecture froide du rapport de force, avec un objectif limité : stopper l’escalade. Ce réalisme discret, rarement célébré, fut pourtant l’un des plus efficaces de la diplomatie française récente.
Comprendre sans absoudre, juger sans posture
Le réalisme, tel qu’incarné ici, n’est ni une doctrine froide ni une excuse universelle. C’est une discipline intellectuelle : accepter le réel avant de le juger, mesurer les conséquences avant d’agir, refuser les croisades qui flattent les consciences mais détruisent les équilibres.
Comprendre les leviers de l’ingérence ne revient ni à absoudre les dictateurs, ni à condamner mécaniquement ceux qui s’y opposent. Cela consiste à refuser les indignations automatiques, à distinguer le droit de son usage, la morale de l’intérêt, le discours de l’acte.
La géopolitique n’est pas un combat entre le bien et le mal. C’est un champ de forces. Comprendre sans s’aveugler n’est pas confortable.
Le réalisme n’est pourtant pas un renoncement.
Il est, paradoxalement, la seule forme adulte de responsabilité politique.
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Classer les ingérences : une histoire racontée par ses leviers
On parle souvent d’ingérence comme d’un bloc compact, une faute morale uniforme, presque une injure politique. En réalité, les ingérences ne se ressemblent pas. Elles n’ont ni la même intensité, ni la même visibilité, ni les mêmes conséquences. Les confondre, c’est se condamner à ne rien comprendre : et à répéter les mêmes indignations mécaniques.
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