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Interdit, autorisé, déconseillé : comment la France a remplacé l'autorité par l'avertissement ?

François Singer

Un article de

Les drames ont ceci de particulier qu'ils surprennent rarement. Avant même qu'ils surviennent, chacun sait à peu près où ils se produiront, comment ils seront commentés et qui sera désigné responsable. La Fête de la musique, organisée cette année sous une chaleur exceptionnelle, a une nouvelle fois révélé cette étrange époque où l'on multiplie les avertissements faute d'assumer les interdictions, tandis que les interdictions elles-mêmes sont de plus en plus souvent considérées comme de simples conseils.

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François Singer
Le règne du peut-être

La scène est devenue familière. Une préfecture déconseille sans interdire. Un maire maintient tout en invitant à la prudence. Une administration recommande fortement sans exiger. Une affiche demande de ne pas faire quelque chose qu'elle sait pourtant incapable d'empêcher. La Fête de la musique de ce week-end en a offert une illustration presque parfaite. Ici, les concerts ont été annulés l'après-midi mais maintenus le soir. Là, les festivités conservées mais adaptées. Ailleurs, l'alcool interdit sur certaines portions de voie publique mais autorisé quelques mètres plus loin sur une terrasse. Tout semblait pensé pour éviter une décision nette. Comme si notre époque supportait de moins en moins la clarté d'un oui ou d'un non.

Cette hésitation permanente ne relève pas seulement de la gestion locale. Elle traduit une transformation profonde du rapport collectif à l'autorité. Pendant longtemps, l'autorité assumait d'être impopulaire. Elle interdisait parce qu'elle estimait devoir le faire. Aujourd'hui, elle cherche d'abord à ne mécontenter personne. Elle tente de concilier toutes les attentes contradictoires. Elle veut protéger sans contraindre, encadrer sans imposer, prévenir sans sanctionner. Le résultat produit souvent un brouillard réglementaire dans lequel chacun finit par comprendre... ce qu'il a envie de comprendre.



La République des panneaux


Partout fleurissent des panneaux : sur certaines plages, la baignade est interdite mais reste tolérée à vos risques et périls. Des panneaux mettent en garde contre les noyades tout en indiquant l'accès à l'eau. Des arrêtés alertent sur les dangers de la chaleur tout en maintenant les activités. Dans les forêts, les risques d'incendie sont signalés par des affiches toujours plus nombreuses tandis que les moyens humains de surveillance sont limités et les sanctions inexistantes. Le citoyen contemporain e regarde même plus ces recommandations, avertissements, pictogrammes et messages de prévention...

Cette inflation du signalement traduit l'obsession croissante de la crainte juridique plutôt que du choix assumé de l'ordre public. Il ne s'agit plus seulement d'empêcher le risque. Il s'agit de démontrer qu'on avait prévenu. L'autorité moderne cherche parfois moins à agir qu'à prouver qu'elle a informé. Le panneau devient un bouclier administratif. L'arrêté devient un parapluie. La procédure remplace l'autorité effective. Officiellement, il s'agit de prévention. En réalité, il s'agit souvent de protection. Non pas celle des citoyens, mais celle des décideurs eux-mêmes. Il faut pouvoir démontrer que l'on avait prévenu, que l'on avait affiché, que l'on avait recommandé. Lorsque survient le drame, chacun peut alors montrer son document, son arrêté ou son panneau. Comme dans une version contemporaine du geste de Ponce Pilate, on se lave les mains avant même que les événements ne se produisent.



Chacun sa petite exception


Face à cette autorité hésitante, le citoyen n'est pas en reste. Lui aussi entretient une relation ambiguë avec la règle. Il approuve volontiers les limitations de vitesse, mais considère souvent que son propre excès est justifié. Il condamne le téléphone au volant tout en répondant lorsqu'un appel lui paraît urgent.

Cette accumulation de petites dérogations personnelles produit un paradoxe remarquable. Nous nous proclamons citoyens libres, autonomes et responsables, mais nous raisonnons souvent comme des enfants pris la main dans le pot de confiture. Les autres doivent respecter la règle. Nous, nous avons une circonstance particulière. Les autres sont coupables. Nous, nous avons une explication. Les autres doivent être sanctionnés. Nous, nous n'avons pas fait exprès. Cette immaturité civique silencieuse irrigue une grande partie de la vie publique contemporaine. Elle affaiblit l'autorité parce qu'elle commence par affaiblir l'exigence que chacun s'impose à lui-même.

Chacun réclame davantage d'autorité pour les autres et davantage de compréhension pour lui-même. La règle demeure légitime tant qu'elle s'applique au voisin. Dès qu'elle nous concerne directement, elle devient discutable, excessive ou inadaptée. Peu à peu s'installe une culture de la négociation permanente avec la norme.



Les drames qui réveillent l'exigence


Puis survient le drame. Une noyade. Un accident. Une agression. Une affaire judiciaire.

Une marche blanche traverse alors les rues d'une ville meurtrie et les mêmes questions reviennent avec une implacable hypocrisie : pourquoi personne n'a-t-il agi ? Pourquoi les alertes n'ont-elles pas été suivies ? Pourquoi les autorités n'ont-elles pas exercé leur pouvoir ? Pourquoi les règles n'ont-elles pas été appliquées ?

La société qui contestait hier l'autorité réclame soudain son retour. La société qui dénonçait les contraintes exige désormais des sanctions. La société qui célébrait l'autonomie individuelle demande des responsables. Cette oscillation permanente entre rejet de l'autorité et demande d'autorité constitue peut-être l'une des contradictions majeures de nos postures outrées !



L'ordre interdit d'interdire

Le slogan de Mai 68 était provocateur. Il est devenu, avec le temps, une habitude culturelle. L'autorité éprouve désormais une difficulté croissante à s'assumer elle-même. L'interdiction doit être expliquée, justifiée, nuancée, accompagnée, contextualisée, compensée et parfois presque excusée. L'autorité contemporaine demande pardon avant même d'avoir exercé son pouvoir.

Il se trouve qu'aucune société ne peut vivre durablement dans l'entre-deux. Les enfants ont besoin de limites compréhensibles. Les citoyens ont besoin de règles lisibles. Les élus ont besoin d'assumer leurs décisions. Les institutions ont besoin d'appliquer ce qu'elles décident. Lorsqu'une règle n'est jamais contrôlée, elle cesse progressivement d'être une règle pour devenir une hypothèse...

Comment ne pas imaginer l'issue délétère d'une partie de rugby sans arbitre ? Une société n'est pas un stade, mais elle repose sur une évidence comparable : les règles ne valent que si quelqu'un accepte de les faire respecter et si chacun accepte de s'y soumettre.

Derrière les arrêtés flous, les recommandations prudentes et les exceptions individuelles, notre République semble avoir oublié que, comme le disait Mendès France : « Gouverner, c'est choisir » . Et, comme le rappelait Philippe Séguin : « La responsabilité est l'honneur de la démocratie. » Encore faut-il accepter de l'exercer !

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Personne ne voulait interdire...

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