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Mbappé ou le triomphe du melon moderne

Igor Sifensarc

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Pendant dix ans, la presse a raconté un prodige. Aujourd’hui, les mêmes journaux commencent à décrire une superstar dont le personnage semble peu à peu dévorer le joueur...

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Igor Sifensarc

Il existe des joueurs aimés, des joueurs admirés et des joueurs tolérés uniquement parce qu’ils ont marqué. Kylian Mbappé appartient de plus en plus à cette troisième catégorie. Depuis près d’une décennie, la presse française et internationale documente minutieusement chaque étape de sa transformation : du gamin prodige de Bondy au champion du monde précoce, puis du phénomène populaire au personnage mondialisé, avant de voir apparaître progressivement un autre récit, beaucoup moins flatteur, celui d’un footballeur dont l’ego semble avoir fini par occuper davantage d’espace que le football lui-même. Ce qui frappe d’ailleurs lorsqu’on relit les dépêches, les éditoriaux et les unes accumulées depuis des années, ce n’est pas tant la violence des critiques que leur répétition obsessionnelle. Toujours les mêmes thèmes. Toujours les mêmes mots. Arrogance. Communication verrouillée. Influence excessive. Froideur. Caprices. Centralité permanente. Comme si, partout où Mbappé passe, le débat finissait fatalement par dériver vers lui-même.



Le PSG ou la fabrication d’un système Mbappé


Le basculement s’est probablement produit au Paris Saint-Germain, lorsque le public a commencé à avoir le sentiment étrange que le club n’était plus réellement une institution sportive mais un gigantesque décor organisé autour d’un seul homme. Les entraîneurs passaient, les directeurs sportifs défilaient, les stratégies changeaient, mais une impression persistait : tout semblait devoir s’adapter à Mbappé. Ses envies. Ses états d’âme. Son avenir. Ses contrats. Ses proches. Ses prises de parole. Le football moderne adore les stars mais supporte beaucoup plus difficilement les centres de gravité absolus. Pendant longtemps pourtant, une partie de la presse française a refusé de qualifier ce phénomène pour ce qu’il ressemblait pourtant de plus en plus à être : un ego surdimensionné. Là où d’autres joueurs auraient été accusés de mégalomanie, Mbappé bénéficiait souvent d’un vocabulaire infiniment plus élégant. On parlait d’ambition, d’exigence, de leadership, de culture de la gagne. Le mot « melon », lui, semblait presque interdit. Pourtant les épisodes s’accumulaient : partenaires agacés sur le terrain, scènes de frustration visibles devant les caméras, communication ultra-contrôlée, polémiques répétées autour de son comportement dans le vestiaire, sentiment grandissant que le collectif devait constamment s’effacer derrière la marque Mbappé.



Madrid découvre à son tour la fatigue du personnage


L’évolution récente de la presse espagnole est fascinante précisément parce qu’elle ressemble à un miroir tardif de ce que Paris avait déjà commencé à ressentir. Le Real Madrid rêvait de Mbappé depuis des années comme d’un héritier impérial capable de prolonger l’ère des Galactiques. Mais Madrid possède une culture très particulière : le talent y est adoré, la diva beaucoup moins. Depuis plusieurs semaines, les médias madrilènes utilisent désormais des termes autrefois rares à son sujet : arrogance, provocations inutiles, attitude de superstar, tensions internes, comportement individualiste. Même les polémiques apparemment secondaires, comme les épisodes autour d’Álvaro Arbeloa, prennent immédiatement une ampleur symbolique car elles nourrissent un soupçon devenu central : Mbappé donnerait parfois l’impression de considérer les institutions comme des accessoires de son propre récit personnel. Or au Real, même Cristiano Ronaldo avait fini par découvrir que le club ne supporte jamais longtemps qu’un joueur paraisse plus grand que le maillot.



Le contraste cruel avec Griezmann


Le problème pour Mbappé est qu’il existe, dans le même football français, un contre-exemple presque parfait : Antoine Griezmann. La comparaison est terrible parce qu’elle ne porte même plus réellement sur le talent mais sur la perception humaine. Là où Mbappé paraît calculé, Griezmann semble spontané. Là où Mbappé donne l’impression de gérer son image comme une multinationale du luxe, Griezmann conserve une forme de maladresse presque artisanale. Là où Mbappé apparaît souvent comme une mécanique de communication froide et verticale, Griezmann laisse encore voir du doute, de la fragilité et parfois même une sincérité un peu bancale qui finit paradoxalement par le rendre sympathique. Le public pardonne énormément aux génies lorsqu’il perçoit chez eux une forme d’humanité. Or c’est précisément ce supplément d’âme que beaucoup disent ne plus retrouver chez Mbappé. Même ses interviews semblent parfois sortir d’un comité stratégique. Chaque mot paraît pesé, calibré, sécurisé, optimisé. À force de vouloir maîtriser absolument son personnage, Mbappé a peut-être fini par produire l’effet inverse : une impression de distance permanente.



Nahel, Macron et l’entrée définitive dans le champ politique


L’affaire Nahel a marqué un tournant important parce qu’elle a définitivement fait sortir Mbappé du simple cadre sportif. En évoquant le jeune adolescent tué par un policier comme un « petit ange », le joueur entrait brutalement dans le champ politique et moral, avec tout ce que cela implique de fractures et de polémiques. Une partie de l’opinion y vit une compassion sincère ; une autre considéra au contraire qu’il parlait trop vite, avec cette assurance propre aux célébrités mondialisées persuadées que leur émotion personnelle possède automatiquement une légitimité publique. Puis il y eut la Coupe du monde au Qatar et cette étrange proximité avec Emmanuel Macron, donnant parfois l’impression que l’Élysée suivait la carrière de Mbappé comme un dossier stratégique national. Les images du président venant le consoler sur la pelouse après la finale perdue ont marqué durablement l’opinion française. Certains y virent un moment d’unité nationale. D’autres furent surtout frappés par l’étrange effet miroir entre les deux hommes : deux figures contemporaines obsédées par leur propre récit, leur propre centralité et leur propre mise en scène dans l’Histoire. Pendant quelques minutes, sur cette pelouse qatarie devenue théâtre mondial, il ne semblait plus vraiment s’agir seulement de football ou de politique, mais de la rencontre presque symbolique de deux personnages... tellement persuadés d’eux-mêmes.



Le vrai sujet : l’usure du phénomène


Le plus intéressant dans l’évolution actuelle n’est donc pas la critique sportive. Mbappé reste un joueur immense, probablement l’un des plus grands talents de sa génération. Le vrai sujet est ailleurs : dans cette lente fatigue médiatique qui commence à apparaître autour du personnage. Pendant dix ans, tout le monde a participé à la construction du mythe. Les sponsors, les chaînes sportives, les dirigeants, les politiques, les communicants, les médias français fascinés par leur nouvelle icône mondiale. Mais à force de voir toujours le même récit - Mbappé contrarié, Mbappé vexé, Mbappé stratégique, Mbappé omniprésent, Mbappé au centre de tout - une partie du public commence désormais à ressentir... une grande lassitude. En France, il existe d’ailleurs un mot populaire infiniment plus cruel que toutes les analyses psychologiques : « le melon ». Et c’est probablement ce mot-là qui résume aujourd’hui le mieux le problème d’image de Mbappé. Non pas simplement l’ego. Mais cette sensation diffuse qu’un homme finit progressivement par se contempler lui-même en permanence.

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