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Dans une prise de parole aussi nette que rare, Jean-Michel Jarre a rappelé une évidence que notre époque semble redécouvrir avec angoisse : la musique n’a jamais avancé sans ses machines. À ceux qui redoutent l’irruption de l’intelligence artificielle dans la création, le pionnier de l’électronique oppose une mémoire longue, presque pédagogique. « L’intelligence artificielle est un outil, pas une menace. Ce qui compte, c’est ce que l’humain en fait. » Une phrase simple, mais qui fissure à elle seule tout un discours contemporain, fait de prudence feinte et de nostalgie mal digérée.
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Igor Sifensarc
La peur éternelle des instruments nouveaux
L’histoire de la musique est une succession de scandales devenus évidences. Le violon, avant d’être le véhicule sublime d’Antonio Vivaldi, fut un objet technique, perfectionné, discuté, parfois décrié. Il n’y aurait pourtant pas eu de Quatre Saisons sans cette innovation-là. Jarre le résume sans détour : « Chaque révolution technologique a suscité les mêmes peurs. La musique a toujours survécu… et grandi. » À bien y regarder, chaque époque a d’abord accusé ses instruments d’être des tricheurs avant de les sacrer comme des prolongements du génie humain. Le progrès n’a jamais été accepté d’emblée ; il a toujours été toléré, puis adopté, avant d’être célébré.
Le thérémine, ou l’émotion née du vide
Dans les années 1920, un physicien russe, Léon Theremin, met au point un instrument déroutant : le thérémine. On ne le touche pas. On joue dans l’air. Et pourtant, le son produit semble presque humain, troublant de proximité avec la voix. Une machine, déjà, capable d’émotion. Des décennies plus tard, Ennio Morricone en exploitera les textures dans la bande originale de Il était une fois dans l'Ouest, donnant naissance à l’un des thèmes les plus poignants du cinéma.
🎧 Écoutez... et essayez de rester indifférent
Derrière cette émotion, une histoire fascinante : celle d’un instrument que personne ne touche… et qui pourtant touche tout le monde. À découvrir dans notre bonus.
Personne n’y a vu une trahison de l’art. Au contraire, une révélation. Ce que l’on appelait “artifice” devenait soudain profondeur. Comme si la technologie, loin d’effacer l’humain, en révélait une part plus secrète.
Du saxophone au rock : l’innovation comme matrice
Il n’y aurait pas eu de jazz sans le saxophone, ni de rock sans la guitare électrique. Ces évidences, que rappelle implicitement Jarre, dessinent une constante : la musique ne précède pas l’outil, elle s’y adapte et s’y invente. « Refuser l’IA, c’est comme refuser le synthétiseur dans les années 70 », insiste-t-il. Et l’on se souvient à quel point ce même synthétiseur fut accusé de déshumaniser la musique avant d’en devenir une signature majeure. Faut-il vraiment rappeler que des groupes comme Supertramp ont bâti une part de leur identité sonore sur ces instruments que l’on disait, hier encore, sans âme ? Dans cette lignée, Brian Eno apporte un éclairage presque définitif : « L’art a toujours été une collaboration avec des outils. L’IA n’est qu’un outil plus intéressant. » Tout est dit, ou presque. Ce qui dérange n’est pas la machine, mais la vitesse à laquelle elle oblige l’humain à se redéfinir.
L’illusion d’une création “pure”
Ce que révèle en creux la peur de l’intelligence artificielle, c’est une croyance persistante : celle d’une création pure, intacte, détachée de toute médiation technique. Une illusion. Même la voix, que l’on croit naturelle, est une mécanique. Même l’inspiration, une recomposition. Jarre le rappelle avec précision : « L’émotion ne vient pas de la machine, mais de l’intention humaine. » Dans cette perspective, l’IA ne crée pas à la place de l’artiste ; elle prolonge ses capacités, comme le piano a prolongé la main, comme le studio a prolongé l’oreille. Hans Zimmer le formule à sa manière : « La technologie ne remplace pas l’artiste. Elle amplifie ceux qui ont quelque chose à dire. »
Une modernité qui oblige, plus qu’elle ne menace
Reste une inquiétude légitime : celle d’une production standardisée, rapide, massive. Mais ce risque n’est pas né avec l’IA ; il est celui de toute industrie culturelle. La machine ne fabrique pas la médiocrité, elle la rend simplement plus visible. À l’inverse, elle offre aux créateurs une puissance inédite. Grimes va jusqu’à l’assumer pleinement : « Je suis totalement d’accord pour que les gens utilisent une IA pour créer avec ma voix. » Une position radicale, mais cohérente avec l’histoire de la musique : partager, transformer, réinventer.
De Vivaldi à l’IA : une seule et même histoire
Ce fil qui relie Vivaldi, Morricone et Jarre n’est pas une coïncidence. C’est une continuité. Chaque époque a inventé ses instruments, et chaque génération a cru, à tort, que la précédente était plus authentique. L’intelligence artificielle ne rompt pas cette histoire : elle l’accélère. Elle la rend plus visible, plus accessible, parfois plus dérangeante. Mais elle ne change pas l’essentiel.
Car au fond, la musique n’a jamais été une affaire de machines. Elle a toujours été une affaire d’intention. Et sur ce point, aucune technologie, aussi avancée soit-elle, n’a encore trouvé le moyen de remplacer l’humain.
L'inquiétude est plus profonde, moins avouée : celle de la dépossession. Non pas d’un art - qui n’a jamais appartenu à personne - mais d’un pouvoir. Celui de dire, d’écrire, de publier, de filtrer.
Ce qui est vrai pour la musique l'est aussi pour l'écriture. Ainsi, pendant des décennies, la littérature ou le journalisme ont reposé sur une rareté : celle de l’accès à l’expression. Écrire bien était un privilège, être lu relevait d’un système, être publié d’une validation. L’intelligence artificielle, en quelques années, fissure aussi cet édifice. Elle permet à chacun de formuler, structurer, exposer une pensée avec une clarté qui n’était autrefois réservée qu’à quelques-uns.
Les milieux littéraires et journalistiques, souvent prompts à se revendiquer progressistes, se découvrent alors étonnamment conservateurs dès lors que leur monopole vacille. Comme si le progrès était une valeur… à condition qu’il ne s’applique pas à eux.
L’histoire est sans appel. Le violon n’a pas demandé l’autorisation d’exister. Le synthétiseur non plus. Et l’intelligence artificielle encore moins.
Être moderne, ce n’est pas célébrer le progrès quand il conforte. C’est l’accepter quand il dérange !
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Le thérémine : quand la machine a appris à chanter
Bien avant que l’intelligence artificielle ne fasse trembler les certitudes, une machine, invisible et silencieuse, avait déjà franchi une frontière que l’on croyait infranchissable : celle de l’émotion. Dans les années 1920, un physicien russe, Léon Theremin, met au point un instrument déroutant, le thérémine. On ne le touche pas. On joue dans le vide. Et pourtant, il chante. Ce bonus est l’histoire d’une rencontre rare : celle de la science, du geste et du génie musical... jusqu’à Ennio Morricone.
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D’ailleurs on devrait parler de Logiciels creatifs