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Le 15 avril 2025 marque un anniversaire que personne ne commémore : trois ans de guerre au Soudan. Trois ans d’affrontements, de famines, de déplacements massifs, et une constante : l’indifférence. Ce conflit-là semble n’avoir jamais trouvé sa place. Comme s’il manquait quelque chose pour exister : un récit, un intérêt… quoi d'autre ?
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Irène Adler
Une guerre sans récit : deux généraux, un pays à prendre
Le 15 avril 2023, le Soudan bascule. Non pas dans une révolution, ni dans une guerre idéologique, mais dans une lutte de pouvoir presque nue. D’un côté, le général Abdel Fattah al-Burhan, incarnation d’une armée régulière héritée d’un État déjà vacillant. De l’autre, Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, chef des Forces de soutien rapide, milice devenue puissance parallèle. Entre les deux, aucun projet, aucun horizon politique identifiable. Une seule question : qui contrôlera Khartoum, ses ressources, ses hommes.
Ce face-à-face ne produit pas de récit lisible. Il n’y a ni camp évident, ni cause universalisable. La guerre devient alors difficile à raconter : donc difficile à montrer, et plus encore à soutenir.
150 000 morts : l’ampleur qui ne fait plus événement
Les chiffres existent, mais ils n’impriment plus. Plus de 150 000 morts selon certaines estimations. Des millions de déplacés, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Plus de la moitié de la population plongée dans l’insécurité alimentaire. Et pourtant, aucune bascule médiatique, aucun moment de sidération mondiale.
La guerre soudanaise est un paradoxe brutal : elle est trop massive pour être racontée au quotidien, et trop diffuse pour produire un choc. Il n’y a pas d’image unique, pas de symbole, pas de scène capable de cristalliser l’horreur. Seulement une accumulation. Des morts qui s’ajoutent aux morts, des villes qui disparaissent sans jamais devenir des lieux identifiables, des drames qui ne trouvent ni visage ni moment.
Car pour exister, une guerre doit aujourd’hui pouvoir être racontée ailleurs. Elle doit pouvoir être reprise, débattue, incarnée dans des débats qui dépassent son territoire. Israël–Palestine mobilise parce qu’il parle au monde, qu’il touche à l’histoire, à la religion, à l’identité, et qu’il engage une partie de la jeunesse occidentale dans des logiques d’adhésion ou de rejet. L’Ukraine mobilise parce qu’elle s’inscrit dans un affrontement stratégique lisible, avec des conséquences économiques directes et une lecture géopolitique familière.
Le Soudan, lui, échappe à tout cela. Il ne structure aucun débat occidental, ne s’inscrit dans aucune polarisation forte, ne déclenche ni identification ni projection.
Le Darfour encore : la répétition sans mémoire
Pour qui regarde de près, le conflit actuel n’est pas une rupture, mais une répétition. Les Forces de soutien rapide prolongent, sous une autre forme, les milices janjawid qui ont ravagé le Darfour dans les années 2000. Les mêmes méthodes, les mêmes cibles, les mêmes accusations de massacres ethniques.
Mais cette fois, la mémoire ne joue plus. Le Darfour fut un scandale international, un moment de mobilisation, de pétitions, d’engagements d’artistes. Vingt ans plus tard, le même scénario se déroule dans une forme d’indifférence généralisée. Comme si l’histoire, faute d’avoir été résolue, avait fini par lasser.
Un pays sans intérêt stratégique majeur : la géopolitique du silence
Le Soudan n’est pas vide de ressources, mais il n’est pas central. Ni grand producteur d’énergie fossile, ni pivot incontournable des routes commerciales mondiales, il n’impose pas de réaction immédiate aux grandes puissances. Il ne menace pas directement les équilibres énergétiques ou militaires globaux.
Dès lors, la guerre reste périphérique. Quelques soutiens discrets, des influences régionales - Égypte d’un côté, Émirats arabes unis de l’autre - mais rien qui ne transforme le conflit en enjeu mondial. Sans pression stratégique, il n’y a ni urgence diplomatique, ni coalition, ni agenda. Le Soudan s’enfonce dans une guerre laissée à elle-même.
Une guerre sans images : l’invisibilité comme condamnation
L’époque est visuelle. Les conflits qui existent sont ceux que l’on voit. Or, au Soudan, les journalistes sont rares, les images fragmentaires, les récits difficiles à vérifier.
Cette absence visuelle produit une conséquence radicale : la guerre n’entre pas dans la conscience collective. Elle reste hors champ.
Le Soudan déjà là : ce que Souchon avait vu avant tout le monde
Il y a parfois, dans une chanson, plus de vérité que dans des rapports entiers. Dans C'est déjà ça, Alain Souchon ne raconte pas une guerre. Il raconte un regard. Celui d’un homme venu du Soudan, assis à Paris, qui observe une vie tranquille pendant que son pays s’effondre.
« Que Soudan mon pays soudain se soulève » : la phrase surgit, presque furtive, au milieu d’un quotidien banal. Elle n’interrompt rien. Elle ne provoque rien. Elle passe.
C’est là toute la force du texte. Le Soudan n’est pas le sujet. Il est un élément du décor mental, une inquiétude lointaine, absorbée dans une vie occidentale qui continue. Et lorsque Souchon écrit « pour un air démocratique, on t’casse les dents », il dit déjà tout : la violence politique est connue, identifiée, mais elle reste extérieure, presque abstraite.
Presque trente ans plus tard, rien n’a changé. Le Soudan brûle à nouveau. Mais comme dans la chanson, la phrase ne s’impose pas. Elle traverse à peine nos consciences. Et disparaît.
Les victimes : un peuple sans scène
Au centre de cette guerre, il y a pourtant des civils. Habitants de Khartoum pris au piège, populations du Darfour ciblées, enfants déplacés, familles affamées. Mais ces victimes n’ont pas de scène. Elles ne sont ni incarnées, ni relayées, ni représentées.
Le Soudan n’est pas seulement une tragédie. Il est un révélateur.
Trois ans après son déclenchement, la question n’est plus seulement humanitaire. Elle est devenue philosophique : qu’est-ce qui, aujourd’hui, donne à une guerre le droit d’exister aux yeux du monde ?
Au Soudan, la réponse semble déjà tranchée.
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