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On ne devrait pas sous-estimer la valeur marchande du centimètre.
Les tailleurs le savent, les agents immobiliers aussi... Mais chez les perchistes, c’est un art souverain : un minuscule cran de plus, une barre relevée juste ce qu’il faut, et l’histoire, comme le compte en banque, s’écrit en lettres capitales.
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Igor Sifensarc
Là où le sprinteur, sans certitude aucune, se tue à arracher un centième de seconde à son chrono, Armand Duplantis, lui, choisit son instant. Il pourrait monter la barre de cinq centimètres, mais pourquoi brûler du rêve au détail ?
Bubka en avait fait sa spécialité : distiller le record, au compte-gouttes, jusqu’à en faire une rente.
L’histoire se répète, mais en plus blond, plus lisse, et avec un prénom de cabaret sicilien : Mondo.
Né en Louisiane, de père américain et de mère suédoise, il a troqué l’accent cajun contre la nationalité scandinave. Et depuis, il flotte au-dessus des pistes comme un héritier céleste : sûr de lui, seul dans son royaume, et libre de décider quand il l’agrandira. Chaque centimètre devient une cérémonie. Chaque franchissement, une prime. Le sport aime la gloire, l’économie adore la rareté. Duplantis, lui, a compris comment faire payer les deux.
Les perchistes sont les aristocrates de l’athlétisme. Là où les sprinteurs, les marathoniens ou les lanceurs de disque sont esclaves de la mesure brute, chrono ou mètre, eux peuvent se permettre le luxe d’une négociation intime avec la barre. Ils fixent leur seuil, choisissent leur moment. Un centimètre, c’est le contrat parfait : assez pour émouvoir le public, pas assez pour épuiser la légende.
Sergueï Bubka, déjà, avait écrit cette partition : entre 1984 et 1994, l'ukrainien a battu vingt-trois fois le record du monde, toujours d’un centimètre, comme un horloger qui étire le temps. Il ne montait jamais plus haut que nécessaire, puis relevait la barre juste assez pour inscrire « record » à côté de son nom… et encaisser la prime qui l’accompagnait. On appelait ça « faire durer le plaisir », mais c’était surtout faire durer le pactole.
Lavillenie, lui, n’a pas eu le temps d’installer le feuilleton. Un soir de février 2014, dans la salle de Donetsk, le champion français efface d’un seul coup le vieux record de Bubka avec un saut à 6,16 m : un coup de théâtre parfait, mais unique, sans la saga en plusieurs épisodes. Il tente dans la foulée 6,21, soit 5 centimètres de plus d'un coup, et... se blesse.
Duplantis, en héritier moderne, a retrouvé le sens du suspense et de la bonne mesure. Il pourrait passer 6,35 m, mais préfère 6,29 aujourd’hui, 6,30 demain, et ainsi, de saison en saison, faire du centimètre une rente symbolique et très matérielle.
Chaque record du monde lui rapporte 100 000 $ (≈ 91 000 €) de la part de World Athletics. Depuis 2020, il en a déjà signé treize, soit plus de 1,3 million $ (≈ 1,18 M €) de primes directes, sans compter celles offertes par ses sponsors. TDK, par exemple, lui avait versé 100 000 $ (≈ 91 000 €) supplémentaires pour un record établi aux Championnats du monde 2022. Et la Diamond League, avec ses meetings pouvant rapporter jusqu’à 50 000 $ (≈ 45 000 €), sans oublier une finale à 100 000 $ (≈ 91 000 €), entretient cette mécanique. Aux Mondiaux de Tokyo 2025, la victoire seule rapportera 70 000 $ (≈ 64 000 €), et un record mondial, encore 100 000 $ (≈ 91 000 €) de plus.
Les chiffres ne sont pas la seule précision millimétrée de Duplantis. Il soigne aussi le calendrier. Le 28 février 2025, à Clermont-Ferrand, il efface son propre record en salle avec 6,27 m. Le 15 juin, à Stockholm, il offre au public suédois un 6,28 m qui devient son 12ᵉ record. Et le 12 août, à Budapest, il repousse encore la barre à 6,29 m, son 13ᵉ, lors du Gyulai Memorial. Dans moins de deux semaines, à Tokyo, la perspective d’un 14ᵉ plane déjà, comme une ombre dorée sur les tapis bleus.
Ce qui fascine, chez lui, ce n’est pas seulement la technique, impeccable, ni même l’aisance féline avec laquelle il s’élève. C’est ce sens de la mise en scène : il sait qu’un record doit être un rendez-vous, pas un accident. Et dans ce monde où tout s’use vite, la rareté est devenue la plus belle des barres à franchir.
Bubka sculptait la légende un centimètre à la fois, Lavillenie avait tout donné d’un coup, et Duplantis, lui, a inventé le feuilleton doré : un centimètre par épisode, sponsor au générique, prime au générique de fin. Grandir d’un centimètre pour quelques dollars de plus… on dirait le scénario improbable d’un western spaghetti, avec la barre en guise de colt et un sponsor prêt à garantir que tout reste bien droit jusqu’au dernier acte.
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