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Edgar Morin : la mort du dernier passeur

Igor Sifensarc

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Il avait traversé le siècle comme on traverse une bibliothèque en feu : en sauvant des livres, des idées et parfois des hommes. Résistant, communiste puis critique du communisme, sociologue, philosophe, anthropologue, observateur des médias, théoricien de la complexité, Edgar Morin est mort à 104 ans. Il était le dernier représentant d'une espèce intellectuelle devenue rare : celle des penseurs qui tentaient encore de relier ce que le monde moderne s'acharne à séparer...

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Igor Sifensarc
L'homme que tout le monde cite

Il y a quelque chose de presque ironique dans la disparition d'Edgar Morin. Depuis l'annonce de sa mort, les hommages se succèdent avec une remarquable unanimité. Responsables politiques de tous bords, chercheurs, écrivains, journalistes, universitaires et institutions saluent le « penseur de la complexité ». Le mot revient partout. Comme si le monde entier avait soudainement retrouvé un auteur qu'il avait souvent admiré davantage qu'il ne l'avait réellement lu. Morin lui-même aurait probablement souri devant cette avalanche de certitudes posthumes. Toute sa vie fut en effet consacrée à combattre les simplifications. « Toute connaissance comporte le risque de l'erreur et de l'illusion », répétait-il inlassablement. Cette phrase pourrait résumer à elle seule son œuvre entière. Là où beaucoup cherchaient des réponses définitives, lui cherchait des questions plus profondes.

Sa vie ressemble à une traversée du XXe siècle. Né Edgar Nahoum en 1921, résistant sous l'Occupation, militant communiste puis critique du stalinisme, observateur des mutations de la société de consommation, analyste de la mondialisation et des crises contemporaines, il aura vu défiler plus d'un siècle d'espérances, de catastrophes et de révolutions. Peu d'hommes auront observé autant de transformations historiques tout en conservant la même curiosité intellectuelle. Dans Mes Démons, il écrivait : « Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie. » Cette formule n'avait rien d'une coquetterie. Elle exprimait sa méfiance profonde envers les parcours trop rectilignes. Morin n'aimait pas les lignes droites. Il préférait les détours, les contradictions, les bifurcations.



Penser contre la simplification

Ce qui distingue Edgar Morin de la plupart des intellectuels de son époque n'est pas tant ce qu'il pensait que la manière dont il pensait. Son intuition fondatrice était presque désarmante de simplicité : le réel est plus riche que les catégories que nous utilisons pour le décrire. À force de découper le monde en disciplines, en idéologies, en spécialités, nous finissons par oublier que tout est lié. « Il faut apprendre à relier », disait-il. Cette phrase, devenue l'un de ses slogans les plus célèbres, n'était pas une formule pédagogique. C'était un programme civilisationnel.

Morin regardait avec inquiétude la fragmentation croissante du savoir moderne. Les biologistes ne parlaient plus aux philosophes. Les économistes ignoraient les historiens. Les spécialistes savaient toujours davantage sur des sujets toujours plus étroits. Lui rêvait d'un mouvement inverse. Dans La Méthode, l'œuvre monumentale qui l'occupa pendant près de trente ans, il tenta de reconstruire les ponts détruits entre les disciplines. Il voulait comprendre ensemble l'homme, la société, la vie, la nature, la technique et la culture. Certains y virent une ambition excessive. D'autres une forme de génie. Lui parlait simplement de « pensée complexe ».

Le mot a souvent été mal compris. La complexité selon Morin ne consiste pas à rendre les choses compliquées. Elle consiste au contraire à accepter que plusieurs vérités puissent coexister. « Le propre de la pensée complexe est de relier sans confondre et de distinguer sans séparer. » Tout Morin est là. Entre le noir et le blanc, il voyait des nuances. Entre l'individu et la société, des interactions permanentes. Entre l'ordre et le désordre, une féconde tension créatrice. Il répétait souvent qu'il fallait apprendre à penser ensemble ce qui paraît contradictoire. « La source des erreurs est dans notre mode de connaissance », écrivait-il. Plus qu'une théorie, c'était une discipline intellectuelle.



Le prophète discret de notre époque

Avec le recul, ce qui frappe aujourd'hui est le nombre de phénomènes contemporains qu'Edgar Morin avait entrevus avant les autres. Bien avant l'apparition du terme, il décrivait déjà ce que nous appelons désormais les polycrises. Une crise écologique nourrit une crise économique qui alimente une crise politique qui fragilise à son tour les démocraties. Aucun problème n'existe isolément. Tout se répercute ailleurs. Tout produit des effets inattendus. Tout finit par revenir sous une autre forme.

Cette intuition irrigue l'ensemble de ses écrits. « Nous devons apprendre à naviguer dans un océan d'incertitudes à travers des archipels de certitudes », écrivait-il. Peu de phrases décrivent mieux notre époque. Pandémies, bouleversements climatiques, tensions géopolitiques, intelligence artificielle, fragmentation culturelle : partout le réel semble confirmer son diagnostic. Morin n'était ni optimiste ni pessimiste. Il se méfiait des deux attitudes. « Je doute de l'humanité tout en croyant en elle », confiait-il encore récemment. Cette tension entre lucidité et espérance l'a accompagné jusqu'au bout.



Le dernier passeur

La disparition d'Edgar Morin laisse une impression étrange. Elle ressemble moins à la mort d'un auteur qu'à la fermeture d'un pont. Car ce qu'il incarnait devient rare. Nous vivons dans un monde d'experts, de spécialistes et de commentateurs. Nous produisons chaque année davantage de connaissances et nous peinons pourtant à leur donner un sens commun. Morin appartenait à une génération qui croyait encore qu'il était possible de comprendre le monde dans son ensemble. Non pas tout savoir, mais tout relier.

Il aura passé plus d'un siècle à construire ces passerelles. Entre les sciences et les lettres. Entre la raison et l'émotion. Entre l'individu et le collectif. Entre la mémoire et l'avenir. Les hommages venus de tous horizons saluent l'homme qui refusait de choisir entre les vérités lorsqu'elles semblaient s'opposer.

Edgar Morin aura consacré sa vie à bâtir des ponts. Les passeurs - il était le sociologue et philosophe plus que théoricien - sont toujours plus difficiles à remplacer que les spécialistes.

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Ce qu'Edgar Morin avait vu venir

Ce qu'Edgar Morin avait vu venir

Pendant plus de soixante ans, Edgar Morin a observé le monde comme un organisme vivant plutôt que comme une mécanique. Bien avant que les mots « mondialisation », « intelligence artificielle », « polycrise » ou « fragmentation » envahissent les médias, il décrivait déjà les logiques profondes qui allaient façonner le XXIe siècle. Certaines de ses intuitions paraissent aujourd'hui troublantes de lucidité. D'autres se sont révélées plus discutables. Mais toutes éclairent notre époque d'une lumière singulière : celle d'un homme qui cherchait moins à prédire l'avenir qu'à comprendre les forces qui le fabriquent.

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