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El Niño revient : le grand coupable ou le faux prétexte ?

Quentin Règles

Un article de

L’Organisation météorologique mondiale estime désormais à plus de 80 % la probabilité d’un retour d’El Niño dès l’été 2026. Aussitôt, les gros titres fleurissent. Certains annoncent déjà des records de chaleur, des sécheresses historiques et des catastrophes climatiques en cascade. D’autres, à l’inverse, balayent le sujet d’un revers de main en rappelant qu’El Niño existe depuis toujours... 

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Quentin Règles

Entre l’alarmisme automatique et le scepticisme de confort, une question mérite pourtant d’être posée : que sait-on réellement de ce phénomène qui semble capable, à lui seul, de faire trembler la planète entière ?



Un enfant turbulent vieux de plusieurs siècles


Bien avant les satellites, les pêcheurs péruviens avaient déjà remarqué que certaines années, les eaux froides du Pacifique disparaissaient temporairement au large de leurs côtes. Les poissons se raréfiaient, les oiseaux marins changeaient de comportement et les récoltes étaient perturbées. Comme ce phénomène apparaissait souvent autour de Noël, ils l’avaient baptisé « El Niño », l’Enfant Jésus.

Aujourd’hui, la mécanique est mieux connue. Lors d’un épisode El Niño, les alizés qui soufflent habituellement d’est en ouest sur le Pacifique tropical s’affaiblissent. Les eaux chaudes accumulées vers l’Indonésie refluent alors vers les côtes de l’Amérique du Sud. Quelques degrés supplémentaires seulement suffisent à déplacer des masses colossales d’humidité et à modifier le régime des pluies sur une grande partie de la planète.

La clé du sujet est là : El Niño n’est pas une théorie. Ce n’est pas une interprétation politique. C’est un phénomène océanique observé, mesuré et documenté depuis des décennies.



Ce qui a réellement été vérifié

L’histoire récente fournit des exemples spectaculaires. L’épisode de 1982-1983 provoque des inondations majeures au Pérou, des sécheresses sévères en Australie et des pertes agricoles considérables sur plusieurs continents. Celui de 1997-1998 reste longtemps la référence absolue. Les estimations économiques mondiales dépassent alors 30 milliards de dollars de dégâts.

Au large du Pérou, près d’un quart des populations de lions de mer et d’otaries disparaissent temporairement à cause de l’effondrement de la chaîne alimentaire marine. En Indonésie, des incendies géants ravagent des millions d’hectares de forêts. En Afrique de l’Est, certaines régions connaissent des pluies diluviennes tandis que d’autres territoires du globe subissent une sécheresse exceptionnelle.

Le dernier grand épisode, entre 2023 et 2024, a contribué à propulser la température moyenne mondiale à un niveau jamais observé depuis le début des mesures modernes.

Les scientifiques ne discutent donc plus de son existence. Ils discutent de son intensité future.



La planète plus chaude change-t-elle les règles du jeu ?


C’est ici que commence la bataille idéologique.

Les partisans d’une lecture catastrophiste présentent parfois El Niño comme la preuve immédiate de l’effondrement climatique en cours. Les sceptiques répondent qu’il existe depuis toujours et qu’il ne prouve donc rien.

Les deux simplifications sont trompeuses.

L’Organisation météorologique mondiale rappelle elle-même que rien ne permet aujourd’hui d’affirmer avec certitude que le réchauffement climatique augmente la fréquence d’El Niño. En revanche, les scientifiques constatent qu’un El Niño agit désormais sur une planète déjà plus chaude qu’auparavant.

Autrement dit, le moteur n’est pas forcément plus puissant, mais le terrain sur lequel il agit est différent.

Comme l’explique l’OMM : « El Niño survient désormais dans un contexte climatique modifié par les activités humaines. »



Le grand piège médiatique


El Niño est devenu un personnage idéal pour les médias. Lorsqu’il fait chaud, il explique la chaleur. Lorsqu’il pleut, il explique la pluie. Lorsqu’il y a une sécheresse, il explique la sécheresse.

On peut lui attribuer des événements qui relèvent parfois d’autres mécanismes atmosphériques ou de tendances de long terme.

À l’inverse, nier son influence revient à ignorer des décennies de données océanographiques accumulées par les instituts météorologiques du monde entier.

Le phénomène est réel. Son impact est réel. Mais son utilisation médiatique est parfois plus spectaculaire que sa réalité scientifique.



Ce qui pourrait arriver en 2026


Les prévisions actuelles donnent plus de 80 % de chances à l’installation d’El Niño dès cet été et près de 95 % de probabilité de persistance jusqu’à l’hiver.

Pour l’Europe, les conséquences directes restent beaucoup moins prévisibles que pour le Pacifique ou l’Amérique du Sud. Les effets sont souvent indirects et modulés par d’autres facteurs atmosphériques.

En revanche, plusieurs régions du monde pourraient voir augmenter le risque de sécheresse, de stress agricole, de perturbations des ressources en eau et d’événements météorologiques extrêmes.

Rien ne permet aujourd’hui d’annoncer une catastrophe mondiale certaine. Rien ne permet non plus d’affirmer qu’il ne se passera rien.



Entre prophètes et négateurs


El Niño a au moins un mérite : il révèle notre difficulté contemporaine à penser les nuances.

D’un côté, les prophètes de l’apocalypse climatique voient dans chaque anomalie météo la confirmation de leurs scénarios les plus sombres. De l’autre, les négateurs systématiques considèrent tout avertissement scientifique comme une manipulation.

Entre ces deux camps existe pourtant un territoire plus exigeant : celui des faits.

Les faits disent qu’El Niño existe. Les faits disent qu’il modifie le climat mondial. Les faits disent aussi que son retour ne signifie pas automatiquement la fin du monde.

La vérité est souvent moins spectaculaire qu’un titre alarmiste. Mais elle est généralement beaucoup plus intéressante...

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