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Les géants reviennent à Bercy : l’étrange passion française pour le sumo

Igor Sifensarc

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Trente-et-un ans après sa dernière apparition parisienne, le sumo retrouve ce week-end l’Accor Arena. Une fascination française inattendue, nourrie pendant des décennies par Jacques Chirac lui-même. Quelques heures après les derniers hommages rendus à Bernadette Chirac, le calendrier offre un curieux clin d’œil à l’Histoire. Comme si une passion discrète de l’ancien président refaisait soudain surface au milieu des tambours, des kimonos et du sel sacré.

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Le premier choc du sumo n’est pas physique. Il est culturel. L’Occidental croit assister à une compétition sportive. Le Japonais assiste à un rituel. Sous le toit suspendu qui évoque un sanctuaire shinto, les lutteurs ne pénètrent pas sur un terrain mais dans un espace consacré. Le cercle de terre battue, le dohyō, n’est pas seulement une surface de combat. C’est un lieu symbolique où survivent des gestes vieux de plusieurs siècles. Le sel jeté avant l’affrontement purifie l’espace. Les frappes de pieds éloignent les esprits malveillants. Les postures, les regards, les silences prolongés obéissent à une chorégraphie immuable. Les combats eux-mêmes durent parfois moins de dix secondes. Le cérémonial, lui, traverse les âges.

Cette disproportion entre la brièveté de l’action et la profondeur du rite explique peut-être une partie du mystère. Le sumo n’a jamais cherché à devenir moderne. Il avance lentement, comme ces temples japonais dont les poutres sont remplacées génération après génération sans que leur âme ne change jamais.



Chirac, le président qui regardait vers Kyoto


La passion de Jacques Chirac pour le Japon a souvent été racontée comme une curiosité folklorique. Elle fut en réalité beaucoup plus profonde. Chirac connaissait l’histoire japonaise, collectionnait les objets traditionnels, fréquentait les musées spécialisés et suivait le sumo avec une attention qui surprenait jusqu’aux Japonais eux-mêmes. Dans les années 1990, son intérêt pour ce sport dépassait largement celui d’un simple amateur étranger.

Le futur président retrouvait dans le sumo ce qui l’attirait dans les arts premiers : la survivance des civilisations anciennes dans un monde uniformisé. Tandis qu’une partie de la classe politique française ne jurait que par la modernité technocratique, Chirac passait des heures à contempler des masques africains, des sculptures océaniennes ou des estampes japonaises. Le musée du quai Branly naîtra plus tard de cette même conviction : les cultures du monde méritent mieux que le regard condescendant des vitrines ethnographiques.

Une vieille plaisanterie circulait alors dans les couloirs du pouvoir. Beaucoup de gens cachent un magazine léger derrière un ouvrage savant. Chirac faisait presque l’inverse. Derrière son personnage de bon vivant corrézien, amateur de bière et de bains de foule, se cachait un lecteur passionné d’histoire, d’anthropologie et de civilisations lointaines.



Paris, capitale européenne du sumo


Si le tournoi revient aujourd’hui à Paris après plus de trois décennies d’absence, ce n’est pas un hasard. La France occupe une place particulière dans l’imaginaire japonais du sumo. Les grandes tournées organisées à Paris dans les années 1980 puis en 1995 ont laissé un souvenir durable. À l’époque, voir les plus grands rikishi du Japon évoluer devant un public français relevait presque de l’improbable.

Le tournoi actuel mobilise une logistique considérable. Plusieurs dizaines de lutteurs professionnels, certains dépassant largement les cent quatre-vingts kilos, ont traversé la planète avec leurs entraîneurs, leurs assistants, leurs équipements et les éléments du cérémonial traditionnel. Les infrastructures doivent être adaptées jusque dans leurs détails les plus inattendus. Le sumo voyage rarement. Lorsqu’il voyage, il déplace avec lui une partie du Japon.

Dans les gradins, les néophytes découvriront sans doute que l’exotisme du sumo ne réside pas dans la corpulence de ses champions mais dans la manière dont cette discipline résiste au temps. Là où tant de sports modifient leurs règles pour séduire les diffuseurs, le sumo continue d’avancer au rythme des siècles.



Le Japon que l’on ne voit plus


À travers le sumo réapparaît un Japon souvent absent des écrans occidentaux. Le Japon des sanctuaires, des maîtres de cérémonie, des lignées, des traditions patientes et des symboles invisibles. Celui qui fascinait Chirac bien davantage que les gratte-ciel de Tokyo ou les prouesses électroniques.

Le paradoxe est d’ailleurs remarquable. À l'heure de la vitesse, des données et de la performance mesurable, des milliers de spectateurs se déplacent encore pour regarder deux hommes accomplir un rituel hérité d’un autre monde. Le spectacle n’est pas seulement dans le combat. Il est dans la continuité.

Sous les projecteurs de Bercy, au milieu des smartphones et des écrans géants, il rappelle discrètement qu’une civilisation ne se mesure pas seulement à sa capacité d’innover. Elle se mesure aussi à sa capacité de transmettre.

Lorsque les géants entreront dans l’arène ce week-end, certains y verront un événement sportif. D’autres apercevront, l’espace d’un instant, un fragment du Japon éternel. Jacques Chirac aurait probablement fait partie des seconds.

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