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Alors que le ministère de l'Éducation nationale avait annoncé un retour de l'exigence sur l'orthographe et la maîtrise du français au baccalauréat, des témoignages de correcteurs relayés ces derniers jours interrogent la réalité de leur application...
Une école peut-elle encore exiger lorsqu'elle doute elle-même de l'utilité de l'exigence ?
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Igor Sifensarc
Une réforme qui promettait davantage
Le printemps avait été marqué par un discours inhabituel. Le ministère annonçait que la qualité de la langue retrouverait toute sa place dans les corrections du baccalauréat. Orthographe, syntaxe, grammaire, précision du vocabulaire : autant d'éléments qui devaient désormais être pris en compte dans toutes les disciplines. Les déclarations publiques allaient dans le même sens. Il ne s'agissait pas d'organiser un concours de dictée, mais de rappeler qu'une pensée claire s'exprime aussi dans une langue maîtrisée. Le message semblait simple : l'école ne renonçait plus à transmettre ce qui constitue l'un de ses fondements.
Pourtant, les témoignages publiés ces derniers jours par plusieurs enseignants ayant participé aux réunions de correction dessinent une réalité plus nuancée. Sans remettre en cause les textes officiels, certains rapportent des consignes orales invitant à ne pas pénaliser excessivement les fautes, à préserver l'harmonisation des notes ou à éviter des écarts trop importants entre correcteurs. Ces témoignages ne constituent pas des preuves générales, mais ils posent une question légitime : où s'arrête le texte officiel et où commence la pratique quotidienne ?
Là où les réformes rencontrent le réel
Toutes les grandes réformes éducatives connaissent ce moment discret où elles quittent les conférences de presse pour entrer dans les salles de correction. C'est là, loin des caméras, que se décide leur véritable portée. Une circulaire peut proclamer le retour de l'exigence ; une réunion d'entente peut, au contraire, privilégier l'harmonisation, la prudence ou la crainte d'une baisse des résultats. L'histoire de l'école est jalonnée de ces écarts entre l'intention politique et la réalité pédagogique.
Il serait injuste d'en faire porter la responsabilité aux seuls correcteurs. Ils travaillent dans un cadre collectif, soumis à des objectifs de cohérence, de comparabilité et de stabilité des résultats. Mais précisément, c'est cette mécanique institutionnelle qui mérite d'être interrogée. Lorsqu'une réforme ambitieuse semble s'atténuer au moment même de son application, ce n'est plus seulement une question d'orthographe. C'est une question de confiance dans la capacité de l'institution à assumer ses propres choix.
Corriger n'est pas humilier
Le débat devient rapidement passionnel dès lors qu'il touche à la langue française. Certains y voient une nostalgie élitiste, d'autres un instrument de sélection sociale. Pourtant, la réalité est plus simple. Les élèves font des fautes parce qu'ils apprennent. C'est précisément la raison d'être de l'école. Le problème n'est pas qu'ils écrivent imparfaitement ; le problème serait de considérer qu'il ne sert plus à rien de les aider à progresser.
Corriger une faute n'est pas humilier celui qui l'a commise. C'est lui signifier qu'il peut faire mieux. Toute transmission repose sur cette conviction profondément humaniste : chacun est capable d'apprendre davantage qu'il ne sait aujourd'hui. À l'inverse, renoncer progressivement à toute exigence au nom de la bienveillance revient parfois à adresser un message autrement plus cruel : celui selon lequel certains élèves ne seraient plus en mesure d'atteindre le niveau attendu.
La société qui dit une chose et en pratique une autre
Cette contradiction dépasse largement les murs de l'école. Sur les réseaux sociaux, celui qui corrige une faute grossière est souvent accusé d'arrogance. La remarque linguistique devient une offense personnelle. L'erreur est relativisée, la correction suspectée. Peu à peu, une forme de norme s'installe : ne plus corriger pour ne pas froisser.
Pourtant, le monde réel continue de fonctionner autrement. Les recruteurs lisent les lettres de motivation. Les universités évaluent les dissertations. Les concours administratifs sanctionnent les imprécisions. Les magistrats, les médecins, les ingénieurs, les journalistes, les chefs d'entreprise écrivent tous dans une langue dont la précision demeure un outil de travail. L'orthographe n'a pas disparu ; elle est simplement devenue un critère silencieux. Ceux qui la maîtrisent en tirent un avantage sans toujours le dire. Ceux qui ne la maîtrisent pas découvrent souvent trop tard qu'on ne les avait pas préparés à cette réalité.
Les familles les mieux armées continueront toujours à transmettre cette exigence, à faire relire un devoir, à corriger une lettre, à enrichir le vocabulaire. Les autres s'en remettront davantage à l'école. Si celle-ci renonce à son tour, l'inégalité ne diminue pas : elle s'accentue et change simplement de visage dans une hypocrite "bienveillance".
Le véritable mépris
Le mot « bienveillance » est devenu l'un des plus fréquents du vocabulaire éducatif contemporain. Il traduit une intention généreuse : accompagner plutôt que sanctionner, encourager plutôt que décourager. Personne ne peut raisonnablement contester cette ambition. Mais une société commence à renoncer à ses exigences en rebaptisant ses renoncements en bienveillance.
Le véritable mépris n'est peut-être pas de demander un effort. Il consiste plutôt à considérer, même inconsciemment, que certains ne seraient plus capables de le fournir. Car exiger, c'est croire dans la possibilité du progrès. Corriger, c'est parier sur l'intelligence de celui qui apprend. Renoncer à corriger, au contraire, revient à réduire discrètement l'horizon de ceux que l'on prétend protéger.
Une faute d'orthographe ne condamne personne. Une école qui cesse de croire qu'elle peut être corrigée, en revanche, risque de condamner des générations entières à ignorer qu'elles pouvaient écrire, penser et convaincre mieux qu'elles ne le feront jamais.
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