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Qu'est-ce qu'une nation ?

François Singer

Un article de

En ce jour de demi-finale de la Coupe du monde entre la France et l'Espagne, une phrase de l'ancien président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a suscité une vive polémique. En affirmant que la France disposait d'« une équipe de très haut niveau, cela dit, sans Français », il a relancé une question qui dépasse largement le football : qu'est-ce qui fait une nation ?

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François Singer
Une vieille idée française

Lorsque Mariano Rajoy suggère que l'équipe de France ne représenterait plus vraiment la France en raison des origines d'une partie de ses joueurs, Pedro Sánchez lui répond avec une conception exactement inverse de la nation. « Il y a encore des gens qui mesurent le sentiment d'appartenance à l'aune du nom de famille, du lieu de naissance ou de la couleur de peau. D'autres, comme nous, le mesurent à notre attachement à un pays et à notre volonté d'y contribuer. » Il est assez rare qu'un chef de gouvernement étranger rappelle avec autant de justesse ce que la France a longtemps pensé d'elle-même.

La France ne s'est jamais définie comme une communauté de sang. Dès 1882, dans sa célèbre conférence Qu'est-ce qu'une nation ?, Ernest Renan rejetait explicitement la race, la langue ou la religion comme fondements suffisants d'une nation. « L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours », écrivait-il. Plus encore, il définissait la nation comme « un principe spirituel », né d'un héritage partagé autant que d'une volonté de continuer l'histoire ensemble. Cette définition demeure l'une des plus fortes jamais formulées en Europe.



Une fidélité choisie

La République française ne demande pas à ses citoyens de partager les mêmes ancêtres. Elle leur demande de partager les mêmes lois, la même langue publique, les mêmes libertés et, ce qui n'a rien de contradictoire, une mémoire commune. Une nation ne se construit pas dans l'oubli de son passé, mais dans la connaissance d'un héritage reçu, avec ses grandeurs, ses fautes, ses victoires et ses blessures. Cet héritage n'exige pas une adhésion aveugle ; il demande d'abord d'être connu, compris et transmis. 

L'école de Jules Ferry, le service militaire, les institutions républicaines ou encore les cérémonies nationales ont longtemps poursuivi ce même objectif : former des citoyens avant de reconnaître des appartenances particulières. Renoncer à cette exigence, croire qu'une nation pourrait se reconstruire sans la transmission de sa langue, de son histoire, de ses institutions et de ses valeurs, est une illusion. Une République ne naît pas spontanément de la juxtaposition d'individus. Elle suppose une adhésion à un héritage commun, librement accepté et constamment renouvelé. L'abandon de cette ambition ne renforce ni la fraternité ni l'égalité ; il laisse le champ libre à ceux qui réduisent la nation aux origines et nourrit précisément le racisme qu'il prétend combattre.

Philippe Séguin connaissait intimement cette idée. Né à Tunis en 1943, quelques semaines après la mort de son père, engagé dans les Forces françaises libres, il fut pupille de la Nation. Pour lui, cette expression n'avait rien d'une formule administrative. Elle signifiait qu'un pays pouvait prendre symboliquement en charge l'enfant de celui qui était mort pour lui. Lorsqu'il défendait la République et la souveraineté nationale, il ne parlait jamais d'une abstraction. Il parlait d'une dette, d'une fidélité et d'une histoire personnelle.

Jean-Pierre Chevènement défendra, lui aussi, cette conception exigeante d'une citoyenneté qui rassemble sans effacer les histoires individuelles. La nation n'est ni une ethnie ni une juxtaposition de communautés. Elle est l'espace où des hommes et des femmes d'origines parfois très différentes acceptent de se reconnaître un destin commun.



Les deux impasses

Cette conception française se trouve aujourd'hui prise entre deux visions opposées qui conduisent pourtant au même résultat.

La première réduit la nation à l'origine, à la couleur de peau ou à l'ascendance familiale. Elle conduit inévitablement à désigner des Français comme étrangers dans leur propre pays, parfois après plusieurs générations. Cette logique contredit frontalement l'histoire politique de la France.

La seconde affirme que les nations n'auraient plus d'importance, que seules compteraient les appartenances individuelles ou les grands ensembles économiques. À force de considérer les frontières, les traditions et les mémoires nationales comme des survivances embarrassantes, elle finit par dissoudre ce qui permet précisément à une démocratie de fonctionner : un peuple conscient d'appartenir à une même communauté politique.

Entre ces deux impasses, la République française suivait un chemin singulier, qui demeurait à nos yeux exemplaire. Elle refusait aussi bien l'exclusion que la dissolution. Encore fallait-il qu'elle conserve la souveraineté nécessaire pour définir elle-même les conditions de son unité. À cet égard, les transferts de compétences issus du traité de Maastricht ont profondément réduit sa liberté d'action.



Trois couleurs

Ce soir, à Dallas, les joueurs français porteront nos trois couleurs, tandis que leurs adversaires défendront les couleurs rouge et or de l'Espagne. Avant même le coup d'envoi, deux drapeaux entreront sur la pelouse. Deux morceaux d'étoffe, mais surtout deux histoires.

Le drapeau tricolore est né de la Révolution française. Le bleu et le rouge reprennent les couleurs de Paris ; le blanc rappelle l'ancienne monarchie. Leur réunion ne symbolise justement pas l'effacement du passé, mais la volonté de faire vivre une histoire commune plus ancienne que la République elle-même. Le drapeau espagnol raconte un autre récit. Son blason rappelle la monarchie constitutionnelle et l'union progressive des royaumes qui composent aujourd'hui l'Espagne. Deux symboles différents, deux chemins historiques, une même idée : une nation ne tient que parce que des générations successives acceptent de transmettre un héritage reçu avant elles.

Le football ne résout évidemment aucune question philosophique. Il rappelle pourtant une cohérence que les passions politiques brouillent parfois. Une équipe nationale ne représente pas une ethnie. Elle représente un pays.

Les Bleus ne sont pas français parce qu'ils auraient les mêmes origines. Ils le sont parce qu'ils portent le même maillot, chantent le même hymne, défendent les mêmes couleurs et représentent la même République. C'est cette fidélité qui leur vaut d'être applaudis lorsqu'ils gagnent, critiqués lorsqu'ils perdent et célébrés lorsqu'ils font vibrer tout un peuple.

Les propos de Mariano Rajoy sont condamnables parce qu'ils refusent cette évidence républicaine. Ils ramènent la nation à ce que la France a précisément choisi de dépasser depuis plus de deux siècles. Mais la réponse ne consiste pas davantage à considérer que les nations seraient devenues inutiles ou interchangeables. Une République sans nation n'est plus qu'une administration. Une nation sans République risque de n'être plus qu'une origine.

Le racisme d'un côté, l'effacement des peuples et des cultures dans un même « volapük » mondialisé de l'autre, procèdent d'une même erreur : ils refusent qu'une nation puisse être à la fois fidèle à son histoire et ouverte à ceux qui choisissent d'en partager le destin.

La France que nous aimons a tenté une autre voie. Celle d'un pays où l'on peut naître ailleurs, avoir des racines multiples, des noms venus de tous les horizons, et devenir pleinement français par la langue, le droit, l'histoire et la volonté de participer à une aventure commune.

Une nation ne demande pas à ses citoyens d'où ils viennent. Elle leur demande ce qu'ils sont prêts à construire ensemble. C'est cette promesse qui a fait la singularité de la République française. C'est aussi celle que porteront, ce soir, onze joueurs en bleu sous les trois couleurs.

Vive la République et vive la France !

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